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Silvain Gire : « Arte Radio, c’est une expérience plus que de l’information »

Silvain Gire est cofondateur et directeur éditorial d’Arte Radio. En 2002, Arte lui avait donné carte blanche pour ce qui ne devait être, au départ, qu’un prolongement des programmes TV sur le web. Plus de quinze ans et 2000 sons plus tard, alors que le podcast explose aux Etats-Unis et en France, cette radio en ligne se distingue par la qualité exceptionnelle de ses productions. Entretien avec une personnalité singulière et exigeante.

Vous avez fêté en 2017 les 15 ans d’Arte Radio. Comment vos podcasts ont-ils évolué au cours du temps ?

Le projet lui-même, dans ses fondamentaux, n’a pas tant changé en quinze ans. Dès le début, il s’agissait de mettre des fichiers audio sur Internet, de fabriquer des émissions, des reportages, des documentaires, des créations… en y consacrant un peu de temps et sans format défini. Il s’agissait de former des auteurs de radio. A l’origine on ne parle pas de podcasts, car on est en 2002 et le terme est apparu en 2004. Mais le projet n’a pas varié : chaque objet d’Arte Radio, chaque son, chaque émission, chaque programme est quelque chose d’assez original, auquel on a consacré du temps en prise de son, en montage et en mixage. A chaque fois, il y a un auteur qui s’en empare et qui réalise son projet.

Là où ça a évolué, c’est que ces dernières années le podcast est apparu en France. Il y a maintenant une mode du podcast, qui ne ressemble pas exactement à ce que nous faisons. Parfois si, et d’ailleurs ça nous fait évoluer : par exemple, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait un public qui aimait retrouver des émissions chaque semaine, chaque mois, tous les quinze jours… C’est vrai que nous, nous faisions plutôt des objets singuliers : nous avions peu d’émissions qui revenaient régulièrement. En septembre, nous avons créé cinq émissions régulières, avec des fils de podcasts pour chaque émission pour que les gens puissent s’abonner : « Le Mike et l’enclume », « Un Podcast à soi », « Mycose the night »

Mais nous continuons, par ailleurs, à faire des séries, des fictions, des documentaires, parfois unitaires. Dans « La Guerre du poil », on entend une dame qui fait des épilations depuis cinquante ans. Elle réfléchit à voix haute sur ce qui a changé, pourquoi les femmes pratiquent l’épilation intégrale… Dans son salon, des femmes témoignent : pourquoi s’épile-t-on intégralement ? C’est le premier projet de Pauline Boulet.

Justement, vous avez évoqué les émissions régulières. Votre talk sur le rap, « Le Mike et l’enclume » est désormais enregistré en public. Est-ce la première fois que vous faites ça ? Qu’est-ce qui vous a motivé à ouvrir cette émission au public ?

Nous l’avons fait l’an dernier au festival Longueur d’ondes, consacré à la radio, pour la première fois. Toute l’équipe du « Mike et l’enclume » avait été invitée et on avait enregistré l’émission en public à Brest. C’était hyper sympa. Ça change : d’habitude on l’enregistre en studio, donc on est entre nous, avec l’animateur Jérôme Larcin et quatre chroniqueurs qui parlent des disques de rap du mois, qui les critiquent. Mais on parle en studio et ensuite, Charlie Marcelet, le réalisateur, se tape deux jours de montage pour ne garder que les meilleurs moments. En public, on ne peut pas faire ça : les gens sont là, on est en live. C’est plutôt sympathique, ça donne de la dynamique dans le groupe, ça oblige à concentrer son propos. C’est plus difficile aussi, parce que parfois ça part dans tous les sens. C’est ce qui fait aussi la force de l’émission : les critiques ne sont pas toujours d’accord donc ils s’engueulent pas mal entre eux.

Je suis ravi de faire cette émission en public. Désormais, on le fait donc tous les mois. En fait, c’est super de faire l’Internet mais c’est bien aussi d’être face aux gens, de les voir, d’avoir des réactions, de pouvoir leur donner la parole éventuellement… La prochaine émission aura lieu le 13 février, au centre FGO-Barbara à la Goutte d’Or.

Les documentaires d’Arte Radio correspondent à un travail d’auteur plus que de journaliste. Qu’est-ce qui différencie ces deux types d’approche ? Par exemple, pourquoi « Poudreuse dans la Meuse » de Mehdi Ahouig est-il un travail d’auteur ?

Pour le coup, Mehdi Ahoudig est vraiment un auteur. La différence, c’est que le journaliste va donner des informations qui reposent sur un postulat d’objectivité : on donne des chiffres, etc. L’auteur a une écriture, un style, il est subjectif par définition. Il va traiter un sujet, par exemple l’héroïne en milieu rural dans le cas de « Poudreuse dans la Meuse », tournée dans le département où il y a le plus d’héroïne par habitant. Ça, c’est l’info qui légitime le projet. Mais, à l’intérieur du documentaire, Mehdi Ahoudig va voir des gens, le procureur de la république, des policiers, les services de soin et, bien sûr, les toxicomanes. C’est plus impressionniste : on a l’impression de flotter, les sons sont très beaux, les petits bouts de musique… Il n’y a pas de commentaire, pas de voix off et en même temps on comprend toujours où on est et qui parle. Les scènes sont à chaque fois très fortes.

Arte Radio, c’est plus une expérience que de l’information. On comprend des choses sur le monde mais on est incité à se faire sa propre opinion. On ne livre pas l’opinion de l’auteur : c’est lui, dans sa forme, qui choisit de mettre en avant tel ou tel aspect. Il n’y a de commentaires que quand l’auteur raconte sa propre expérience.

Cela me fait justement penser à « Coming in » d’Elodie Font : elle y raconte comment elle a découvert son homosexualité. Dans quelle mesure ces récits à la première personne sont-ils construits, travaillés, comme un roman autobiographique ?

Vous avez raison, c’est extrêmement construit : c’est un travail d’auteur. Ce qu’on veut, c’est que les sons puissent être écoutés plusieurs fois. C’est la grande différence avec d’autres podcasts. Dans « Coming in », la clé, c’est la manière dont elle l’écrit, dont elle le raconte, dont elle s’adresse aux auditeurs. Quelque chose de très intime, de très personnel, doit devenir universel comme un roman autobiographique. Il y a beaucoup de bandes dessinées autobiographiques, c’est un genre qui marche bien, qui plaît beaucoup. Arte Radio essaie de faire un peu l’équivalent avec le sonore, avec l’audio : donner aux gens les moyens de raconter leur histoire, chacune avec des formes différentes. Il n’y a pas de format dans la façon de raconter son histoire : il y a des techniques mais chaque auteur est différent.

Dans le cas d’Elodie Font, elle raconte comment elle a compris qu’elle était homosexuelle et que tout le monde le savait sauf elle. Elle ne voulait pas l’accepter. Nous avons vu dans les commentaires sur Facebook que ce documentaire a touché énormément de gens, même des garçons, même des hétéros : car en fait, ce dont elle parle, c’est la difficulté à s’accepter quand on a 15 ans, 20 ans et de devenir qui on est. Et ça, c’est universel. La règle, c’est que plus on est sincère et authentique, plus on a l’intention de se raconter, plus on est universel et plus on va toucher les gens.

J’aime beaucoup la présence du son, les bruits de la vie.

Comment dosez-vous le récit par rapport aux bruitages, à la musique qui l’accompagnent ?

C’est le travail des deux réalisateurs, Arnaud Forest et Samuel Hirsch, avec l’auteur bien sûr. Certains auteurs sont très qualifiés, très compétents, ils ont une idée très précise de ce qu’ils veulent comme accompagnement. Pour les autres, on va réfléchir ensemble. Certains auteurs n’ont qu’une voix et c’est à nous de trouver des sons et des musiques. Les deux sont importants : si quelqu’un racontait juste son histoire à voix nue pendant trente minutes, ça risquerait d’être ennuyeux.

Personnellement, j’aime beaucoup la présence du son, les bruits de la vie. Il y en a beaucoup dans « Poudreuse dans la Meuse » : c’est l’effet du réel. Il y a le récit et d’autres moments : dans « Coming in », la voix d’Elodie Font est prise en studio. Elle est toute seule, elle a ses petits papiers, elle raconte son histoire. Et il y a des moments de reportage : elle va voir sa mère avec le magnétophone et elle lui dit : « Tu te souviens quand je t’ai dit que j’étais homosexuelle ? » Là, il y a un effet de réel, de vivant, alors que le studio est plus du côté de l’écriture, comme un texte, un roman.

© Nicolas Bérat

Pour reprendre l’analogie de la bande-dessinée, il y a les textes et les dessins. Les deux sont importants. Ce qui est intéressant, c’est quand ils ne disent pas la même chose : c’est important de ne pas illustrer les propos. Par exemple, Aurore Legrand avait fait « Sex, drugs und minimal » à Berlin : elle attaque en disant « j’ai passé tout l’été à Berlin pour voir les musées » et là, on entend une musique de club techno. Après, elle dit : « C’est sympa Berlin, il y a des parcs. » Et là, on entend encore une musique de club techno. Si elle avait dit : « J’ai passé l’été à Berlin pour aller en club »  et que derrière on avait entendu une musique techno, ça n’aurait pas été marrant. Cette histoire est très personnelle, c’est assez gonflé parce qu’elle raconte des histoires avec des hommes, la drogue qu’elle prend… Mais il y a beaucoup de gens qui vont faire la fête à Berlin ou ailleurs. Ce documentaire a beaucoup plu parce que des gens de 20, 30 ans se retrouvent dedans. C’est un phénomène très répandu mais qui n’est jamais raconté. Un journaliste irait interviewer un sociologue, le maire, la police… Le fait de le raconter à la première personne donne une autre dimension à l’histoire : il y a la personne elle-même, Aurore, son humour, la façon dont elle vit ça, les râteaux qu’elle se prend… Moi ça m’intéresse plus.

Dans l’interview que vous avez donnée récemment à « L’Air du Son », vous dites que vous êtes pour le micro caché, alors qu’avant vous étiez contre pour des raisons esthétiques et déontologiques. Pourquoi avez-vous changé d’avis ?

En fait, si je suis honnête, on a utilisé le micro caché assez tôt sur Arte Radio. Je me souviens du documentaire « L’Usine et ses fantômes » de Nicolas Ruffault : l’histoire d’une usine à Marseille, très contaminante. Son enquête révèle que beaucoup de gens qui ont travaillé dans cette usine ont développé un cancer. Il va voir la société chargée de décontaminer le site après sa fermeture. Il était impossible de les enregistrer, ils ne voulaient pas d’interview. Il a donc utilisé un micro caché.

J’étais contre, pour des raisons esthétiques, car le son avec un micro caché est rarement formidable. Maintenant, je suis pour car je pense que ça révèle des choses passionnantes et parce qu’il est devenu tellement difficile d’obtenir de l’information à notre époque qu’on est parfois obligé d’en passer par là. L’affaire Bettencourt de Mediapart, c’est un micro caché : c’est le majordome de Liliane Bettencourt qui l’a enregistrée à son insu. Il n’empêche que s’il ne l’avait pas fait, si Mediapart n’avait pas publié les enregistrements, on n’aurait rien sur de cette histoire.

Nous avons publié, sur Arte Radio, une interview du journaliste Fabrice Arfi de Mediapart, avec des extraits d’enregistrement, même quand c’était illégal, qu’on avait plus le droit de le faire. Maintenant on a le droit, donc c’est toujours en ligne. Je pense que dans certaines circonstances, ça peut être important, pas pour piéger des gens mais pour piéger des institutions, le pouvoir. On est face à des pouvoirs économiques et politiques qui contrôlent tellement l’information, qui maîtrisent leur discours et leur image de A à Z et qui nous disent seulement ce qu’ils ont envie de dire ! Si on avait eu un micro chez Lactalis, on aurait peut-être appris des choses plus tôt. Ça fait partie de la résistance du citoyen, de son droit à se défendre contre des pouvoirs qui ne pensent qu’au profit, à l’enrichissement des actionnaires. Nous sommes dans une lutte tellement inégale face à ces entreprises-là que je tolère, dans certains cas, l’utilisation du micro caché.

Arte Radio pourrait donc devenir un lanceur d’alerte ?

J’aimerais bien. Arte Radio n’est pas forcément considérée comme un grand média, les journalistes ne reprennent donc pas forcément nos informations. Mais dans « L’Usine et ses fantômes », on entend des choses terribles sur la contamination à l’arsenic. En fait, ce qu’on entend surtout, c’est que les ouvriers licenciés de cette usine, malgré leur cancer, sont malheureux parce qu’ils ont été licenciés et qu’ils sont au chômage. Ils seraient prêts à retravailler dans les mêmes conditions, à s’empoisonner pour garder leur emploi.

Nous n’avons pas besoin de faire de l’Art avec un grand A mais nous produisons des choses très soignées, qui sont faites pour être écoutées plusieurs fois.

On assiste à un véritable essor des podcasts : beaucoup de réseaux de podcasts se créent. Quel oeil portez-vous là-dessus ? Est-ce que vous les écoutez ?

Justement, avant que vous arriviez, j’étais en train d’écouter « Les Couilles sur la table », le podcast de Victoire Tuaillon sur Binge Audio. Quel regard je porte sur ces podcasts ? Je trouve que c’est super qu’il y en ait plein, qu’ils soient variés. J’apprécie beaucoup « Transfert » de Slate ou « Superhéros » de Julien Cernobori sur Binge car c’est ce qui ressemble le plus à Arte Radio, aux documentaires que j’aime.

En général, je trouve que techniquement, c’est loin d’être parfait, qu’ils pourraient davantage soigner la prise de son. Sur la durée, j’ai besoin que la voix soit bien prise. Ils n’ont pas les mêmes moyens que nous mais ils n’ont pas non plus la même exigence, c’est un peu dommage. On ne fait pas tout à fait le même métier : nous, nous venons de la radio donc nous faisons des oeuvres, des émissions comme on écrirait une nouvelle. Nous n’avons pas besoin de faire de l’Art avec un grand A mais nous produisons des choses très soignées, qui sont faites pour être écoutées plusieurs fois et qui ne restent pas à la surface des choses. Parfois, je trouve que certains podcasts restent assez superficiels.

Il y a un autre aspect qui me gêne. Arte Radio a récemment organisé un débat sur les podcasts féministes. Or, on reste un peu dans l’entre-soi : on est d’accord avec soi-même, on est féministe, une féministe interviewe une féministe pour parler du féminisme… Personnellement, j’aime bien la contradiction, le questionnement, j’aime que la radio nous bouscule, que ce qu’on lise n’aille pas forcément dans notre sens, nous pose des questions… Parfois, j’aime entendre des témoignages de vraies personnes et pas uniquement des gens célèbres. Ça m’agace dans les médias traditionnels comme dans le podcast. J’aime que les gens prennent des risques, qu’ils mettent leurs tripes sur la table et qu’on se retrouve, à la fin, avec des questions, avec l’envie d’en savoir plus. Pas qu’on se dise : « C’est super, j’ai écouté un podcast qui pense comme moi. »

Dans vos podcasts, il y a une « patte » Arte Radio, une empreinte particulière quel que soit l’auteur, le format (documentaire, création…). Est-ce conscient ? Inévitable ? Voire souhaitable ?

C’est conscient. En radio, on appelle ça une « couleur » d’antenne. Il y a d’abord le son, le soin particulier qu’on y apporte. C’est vrai qu’on peut nous le reprocher car finalement, il y a un formatage. Les sujets peuvent être très différents, les auteurs aussi et on a l’impression que ça sonne pareil. Pour moi, Arte Radio c’est un magazine, une revue. Quand on achète une revue, c’est toujours le même format, la même taille, il y a une typo, un ton, un style. Mais à l’intérieur de ce style, il y a des signatures et des écritures complètement différentes. C’est ce que j’ai envie de faire, c’est ce qui m’intéresse.

Dans « Le Tchip », par exemple, ils sont entièrement libres de faire ce qu’ils veulent. Je ne vérifie pas leur projet : ils enregistrent leur podcast comme ils veulent. Mais nous aimons que les choses aient une certaine unité car c’est agréable.

Cela dit, à l’intérieur de ce format Arte Radio, nous avons beaucoup évolué : nos émissions comme « Le Tchip » ne ressemblent pas à des documentaires, elles ne sont pas traitées de la même façon, ce n’est pas le même ton. En revanche, nous sommes toujours attentifs à la qualité : Arte Radio se considère comme un pôle d’excellence. Nous dépendons de l’argent public, il est donc normal que nous ayons une exigence que n’ont pas forcément des gens qui lancent un podcast. Ça peut être très chouette, très sincère mais ils vont le faire dans leur cuisine, en quelque sorte.

Vous produisez régulièrement des nouveaux auteurs. Cette démarche est propre à Arte Radio. Comment accompagnez-vous ceux qui n’ont jamais fait de radio avant ? Dans quelle mesure les accompagnez-vous avant ou les laissez travailler de façon spontanée ?

Nous les coachons beaucoup. Nous ne pouvons pas être spontanés parce que nous travaillons avec du très bon matériel, comme des enregistreurs NAGRA numériques qui valent très cher. Nous leur confions aussi un micro mono et un micro stéréo. Quand un projet est retenu, nous rencontrons l’auteur et passons beaucoup de temps avec lui pour parler de son projet. Bien sûr, ça dépend d’où il en est, de sa réflexion, ce qu’il ou elle veut faire – ce sont surtout des jeunes femmes. Nous leur expliquons comment se servir du matériel, de ce qu’elles vont faire, de l’endroit où elles vont enregistrer. Nous leur donnons des conseils : c’est le travail de Chloé Assous-Plunian et Sara Monimart. 

Ensuite, les auteurs enregistrent seuls et pré-montent seul. J’y tiens beaucoup, car c’est le montage qui fait la force d’une narration à la radio. Il est donc important que l’auteur puisse être seul et responsabilisé. Nous lui apprenons à se servir du logiciel de montage que nous utilisons.

Après, nous écoutons ensemble et nous voyons ce qui marche ou pas. Comme nous avons bien travaillé en amont, il y a peu de déchets. Bien sûr, il arrive qu’à ce stade-là nous soyons obligés de refuser un projet parce que la prise de son est complètement ratée ou que le personnage est beaucoup moins intéressant que ce qu’on nous pensions. Mais c’est rare car nous avons pris nos précautions avant. Nous finalisons ensemble le montage et la réalisation, avec un réalisateur qui intervient à ce moment-là. Mais pour moi, il est très important de former des auteurs complets.

Je reçois beaucoup de projets : j’en refuse certains parce que les projets ne sont pas intéressants ou parce que les gens sont très ambitieux. Par exemple, enregistrer dans un club est quasiment impossible : cela requiert un ingénieur du son très qualifié. Ce n’est pas rendre service à quelqu’un que d’accepter un projet beaucoup trop difficile pour un débutant. En revanche, quand on a une histoire très forte à raconter, ou qu’on connaît un personnage très fort, on peut faire confiance à une débutante, la former, lui confier du très bon matériel.

L’arrivée de ces nouveaux auteurs permet d’ailleurs de renouveler vos productions…

Oui, tout à fait. La plupart de ces nouveaux auteurs ne feront qu’un seul projet car il s’agit soit de leur propre histoire, soit de quelque chose qui leur tient vraiment à coeur et même si ça s’est très bien passé, ils n’ont pas forcément envie d’en faire plus. D’autres se révèlent très doués : cela devient leur vocation, leur métier. Mehdi Ahoudig avait commencé dans Radio Droit de Cité à Mantes-la-Jolie mais il a démarré le documentaire avec nous. Beaucoup ont fait leur premier reportage avec nous et sont aujourd’hui professionnels. Ils gagnent leur vie en faisant de la radio.

Ils ne travaillent pas uniquement pour Arte Radio…

Non, ils travaillent également pour France Culture. Avant, il n’y avait qu’Arte Radio et France Culture qui faisaient ce genre de choses et qui rémunéraient bien. Aujourd’hui, grâce au podcast il y a d’autres pôles. Si certains ont des projets qui ne sont pas retenus par Arte Radio ou France Culture, ils peuvent aller voir d’autres sociétés de podcasts ; même si pour le moment, celles-ci ont moins de moyens et ne cherchent pas forcément à faire du documentaire mais plutôt des rendez-vous réguliers, des discussions autour d’un micro. C’est chouette, les discussions autour d’un micro, mais j’aime aussi qu’on sorte, qu’on aille voir du réel, qu’on aille entendre ce qu’il se passe.

C’est vrai que les talks se sont beaucoup développés. Est-ce que pour vous c’est une bonne chose ou un travers ? Est-ce que ça peut intéresser beaucoup de monde ou est-ce que les gens risquent de se lasser de voir ces formats au lieu de formats plus créatifs, plus originaux ? Est-ce lié à des questions de moyens techniques et financiers ?

Pour le moment les auditeurs préfèrent le talk, ils aiment ce qu’ils connaissent déjà. Le talk, c’est une forme simple : quelqu’un parle de quelque chose, on s’instruit. Dans le cas d’un documentaire d’Arte Radio, ça démarre avec un bruit, on ne sait pas où on est… Ça peut surprendre et c’est vrai que c’est plus difficile d’accès. L’accès est quand même une notion fondamentale. Les gens ne veulent pas se prendre la tête. Cela dit, c’est comme avec les séries : on est pas forcément accro aux premiers épisodes et puis finalement, si on se laisse le temps, on finit par apprécier.

Mais il est vrai que le format talk devient majoritaire dans les podcasts. Je le regrette, je pense que le podcast permet d’autres formats. Mais c’est effectivement plus simple, moins cher. Ce n’est pas évident de faire du documentaire, et encore moins de faire de la fiction.

Cela nous ramène à la posture d’écoute : peut-être a-t-on plus de facilité à écouter un talk dans le métro plutôt qu’un documentaire d’Arte Radio, qui demande plus de concentration…

Vous avez raison. C’est bizarre, car les talks durent souvent une heure, voire plus, alors que « Poudreuse dans la Meuse » dure quarante minutes. Mais c’est vrai que ça demande de la concentration, de l’attention. Personnellement, j’aime écouter ça sur des enceintes, chez moi, mais les gens n’ont pas forcément d’enceintes chez eux.

Cela dit, on peut écouter les documentaires dans le train : ça marche très bien, on regarde par la vitre, on est complètement emporté… Il y a une dimension d’imaginaire dans la radio. Ce que je regrette un peu, c’est que les podcasts manquent souvent d’imaginaire.

Et vous, où écoutez-vous des podcasts ?

Je les écoute surtout chez moi ou au bureau. Je n’écoute pas en ambulatoire mais c’est vraiment personnel : je n’aime pas avoir de casque sur les oreilles, ce qui est un peu bizarre [rires]. J’aime mieux lire dans les transports.

Il y a un lien très fort entre les femmes et la radio : elles écoutent plus que les hommes.

Vous disiez tout à l’heure que vous produisiez plus d’auteures que d’auteurs. Pourquoi ?

Ce n’est pas un choix, c’est comme ça : ce sont surtout des femmes qui nous envoient des projets. C’est une vraie question et c’est aussi la raison pour laquelle nous avions organisé un débat sur le podcast féministe et sur la place des femmes à la radio. Certains féministes l’expliqueront en disant qu’il s’agit de boulots précaires et mal payés, que ce sont donc des boulots où les femmes sont sur-représentées.

En fait, il y a un lien très fort entre les femmes et la radio : elles écoutent et lisent plus que les hommes. Il s’agit bien sûr d’une construction culturelle, ce n’est pas le fait de naître avec un utérus qui conditionne son rapport au monde. On élève les filles à être davantage dans l’empathie, dans le care, dans le soin. Et justement, dans le documentaire, il faut se la fermer et écouter l’autre, prendre du temps, être patient : ce sont des qualités qui, historiquement et culturellement, sont valorisées chez les femmes plus que chez les hommes.

En France, les éditorialistes sont surtout masculins. Dans le milieu du journalisme, on a l’image de l’éditorialiste chez lui, en pantoufles, qui écrit un billet sur l’islam dans les banlieues. Et il y a des journalistes qui, eux, vont dans les banlieues, interrogent directement les habitants : ce sont surtout des femmes, des femmes précaires.

Comme la bande-dessinée autobiographique, le podcast favorise la prise de parole. On a vu ce qui s’est passé en 2017 : il y a une volonté, chez les femmes, de prendre la parole et de raconter leur histoire sans médiateur. C’est ce qu’il se passe aussi dans le podcast.

Que conseillerez-vous à quelqu’un qui veut se lancer dans le podcast ?

Il y a des formations qui se mettent en place. Il y en a une qui vient de se lancer, gratuite, qui s’appelle Transmission. Ils ont quinze places : je sais qu’il y a eu tellement de partages sur les réseaux sociaux qu’elles vont vites être prises. Il y a aussi Tac Tac Tac de Carine Fillot, une fille très sympa qui enseigne le podcast. C’est payant mais pas très cher. Elle prend des groupes de dix personnes environ.

Sur le site de l’Addor, on peut télécharger le « Guide du documentariste radiophonique » : celui-ci n’est pas spécialement orienté « podcast », mais il explique beaucoup de choses sur le choix du micro, son prix, les formations…

Si on veut faire un podcast, il faut réfléchir à ce qu’on veut dire. Et puis il faut se lancer, il faut y aller ! Ce n’est pas cher, pas très compliqué. On peut ouvrir un audioblog sur Arte Radio ou sur une autre plateforme pour mettre son podcast en ligne.

CategoriesArte Radio
  1. dec says:

    Je découvre Radiotips et je vais continuer à le suivre !
    Bel interview. Merci S Gire pour la constance et la qualité des productions d’Arte Radio.
    Je podcaste depuis les années 80 (quand cela ne s’appelait pas encore podcast) et moi je ne préfère pas le talk, je veux de la découverte, du vrai, du réel !

  2. TL says:

    J’avais pas lu ça à sa sortie (overdose de Sylvain Gire à l’époque) mais c’est très intéressant ! Et aussi parce que l’interview est bien menée ! Bravo !

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