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Elodie Font : « Je trouve, dans le podcast, une liberté incroyable »

Dans Coming in, son documentaire pour Arte Radio, elle raconte comment elle a accepté son homosexualité. Un récit très fort qui a rencontré un bel écho. Depuis, Elodie Font écrit et anime Mycose the night avec Klaire, toujours pour Arte Radio, et travaille pour Transfert, Cheek Magazine, BoxSons… Après des années de direct – elle a notamment animé les matinales du Mouv’ et Radio Nova – elle a mis les deux pieds dans le podcast. Rencontre avec une jeune femme talentueuse et débordante d’énergie.

Pourquoi as-tu décidé de travailler pour la radio ?

C’est arrivé un peu par hasard. A l’origine, j’ai fait une école de journalisme pour travailler dans la presse adolescente : Phosphore, Okapi… C’était vraiment mon rêve. A l’entretien, il faut avoir un projet : j’ai dit que je voulais faire ça. Je pense qu’on n’était pas beaucoup dans ce cas et que que ça m’a aidée à intégrer l’école.

A l’Ecole de journalisme de Lille, on touche un peu à tous les médias. Tout m’amusait. Mais une coach vocale m’a fait comprendre que j’avais une voix radiophonique et que je devais la travailler. Pour elle, il fallait absolument que je me spécialise en radio. Je me suis donc laissée prendre par cette idée. Ensuite j’ai trouvé mon premier poste en radio. Cela dit, je continue à écrire à côté : je travaille pour Phosphore, justement !

Dans une interview donnée à Télérama il y a quelques années, tu dis que tu avais déjà, assez jeune, des références en radio. Est-ce que tu penses que ça a également pu jouer dans ta vocation ?

Je ne sais pas. La première fois que j’ai parlé dans un micro, j’étais tétanisée. Je me demandais comment il fallait parler. J’avais justement un peu envie d’imiter les gens que j’avais écoutés sur France Info et France Inter. Ce n’est pas si facile que ça, même quand on écoute beaucoup de radio, de trouver sa voix. Il m’a fallu plusieurs années avant que je me dise : « Ça y est, ça c’est moi. »

C’était un formatage, en quelque sorte ?

Oui mais plutôt un autoformatage. On ne m’a jamais dit, sauf pendant ma première année de travail, de parler comme ci ou comme ça. Même à l’école, le fait d’avoir un phrasé un peu différent ne gênait personne.

Tu travaillais pour le Mouv’, Radio Nova… Qu’est-ce qui t’a donné envie de passer du direct au documentaire ?

J’ai fait du documentaire pour la première fois en 2015, pour France Culture. C’était entre Le Mouv’ et Nova. Dans ces deux radios je présentais la matinale : or, dans une matinale on est vraiment secoué. Physiquement, ce n’est pas facile. Chaque jour est différent, il faut toujours trouver des sujets. Avec une copine, on se disait qu’on était un hamster dans une roue qui tourne. Entre ces deux expériences, j’avais donc envie de prendre le temps que je ne pouvais pas prendre en matinale. Cela dit j’adore le direct et je serais très contente d’en refaire. Je ne me suis pas dit consciemment que je passais du direct au différé.

J’ai décidé de quitter Nova en mars dernier et je me suis demandé ce que je voulais faire ensuite. Puis je me suis rendu compte que ça faisait longtemps que je voulais travailler à mon compte : pourquoi ne pas me lancer en septembre ?

Il se trouve qu’en mai 2017 est sorti Coming in et que ça m’a emportée : le documentaire a eu un bel écho. Ça s’est donc fait comme ça, de fil en aiguille, sans planification. Mais j’avais envie de travailler pour le podcast, et de fait, dans le podcast, très peu de choses se font en direct.

Est-ce que c’est Coming in qui t’a attirée vers le podcast justement ? Ou est-ce que tu as eu l’idée de faire des podcasts quand tu as vu que le format était en plein essor ?

En fait, c’est venu avant tout ça. Ça doit faire au moins cinq ou six ans que j’en parle à mes amis. Si j’avais eu une âme d’entrepreneuse, si on m’y avait poussée, je pense que j’aurais créé ma boîte il y a six ans. J’aime depuis longtemps la liberté qu’offre le podcast. Mais ça ne s’est pas fait.

Il y a plus de deux ans, j’ai fait le podcast Je bois donc je lis avec une amie : des gens qui buvaient de l’alcool et qui parlaient de bouquins. J’adorais faire ça.

Quand j’étais au Mouv’, il y avait un truc qui s’appelait Un café avec : c’était des interviews dont une partie qui était diffusée à l’antenne, et la version longue mise en ligne. Ça fait donc longtemps que j’essaie de m’adapter aux usages du web.

Je trouve, dans ce format, une liberté incroyable. Mais le pendant de cette liberté, c’est qu’on a moins d’auditeurs. La question, c’est : comment faire pour que ma série sur la PMA, pour Cheek magazine, soit plus écoutée qu’elle ne l’est aujourd’hui ?

Tu as évoqué Coming in : ce documentaire d’Arte Radio, dans lequel tu racontes la façon dont tu as accepté ton homosexualité, a eu un très grand écho. Est-ce que tu t’y attendais ?

Pas du tout. J’avais même très peur qu’on pense que c’était impudique, que les gens me regardent différemment après. En fait, dès la mise en ligne, j’ai compris que ça ne se passerait pas comme ça. La première semaine, c’était dingue : j’avais l’impression de recevoir la même vague d’amour que quand je me suis mariée. Je ne sais pas si ça m’arrivera à nouveau. En tout cas il ne faut pas que je cherche à ce que ça m’arrive…

Au-delà de mon ressenti personnel, j’ai été très surprise à plusieurs niveaux : d’abord, j’ai découvert que l’homosexualité, en 2017, était encore un sujet incroyable. Je n’en étais pas sûre en le faisant : dans mon milieu, l’homosexualité est quand même relativement acceptée. Je me suis même demandé s’il n’aurait pas mieux fallu faire ce sujet en 2007. En fait, non, pas du tout.

Ensuite, j’ai reçu des centaines de messages. Je ne m’y attendais pas car en radio, on ne s’y attend jamais. Certaines personnes qui m’écrivaient avaient l’air de venir de milieux plutôt favorisés : je me souviens d’une fille médecin qui me racontait son parcours. Beaucoup de gens m’ont dit qu’ils n’en étaient pas au même stade de coming in que moi : certains m’ont dit qu’ils avaient envoyé le podcast à leur mère pour qu’elle comprenne leur ressenti. D’autres m’ont dit qu’ils n’étaient pas encore arrivés au bout du chemin, que pour eux le parcours était encore très sombre. Ils m’ont remerciée : grâce à moi, ils comprenaient que ça irait mieux demain.

Et ce que je n’avais pas du tout anticipé, c’est toutes les personnes hétéros qui y ont vu autre chose : elles se sont reconnues dans la difficulté d’acceptation de soi.

Tu ne pensais pas que ton histoire personnelle pouvait avoir une dimension universelle ?

Pas du tout. Je ne l’ai pas écrit en pensant à ça. Tant mieux si c’est universel : le fait que mon travail ait été utile à certains, c’est le plus beau cadeau.

Est-ce que c’est cette première expérience de récit personnel qui t’a donné envie de faire Il était une fois la PMA, un sujet qui te touche directement ? Avais-tu en tête d’être utile à celles et ceux qui se poseraient des questions sur le sujet ?

Clairement, il y a une suite. Mais quand j’ai commencé à en parler avec Myriam Levain de Cheek, j’avais peur que ça sonne comme un « Coming in 2 ». Ce n’est pas si simple car on se dit que ça serait forcément moins bien que le premier. Je ne voulais donc pas que ça sonne de la même façon. En plus, je n’ai pas dix ans de recul sur la PMA comme je l’ai sur l’homosexualité. Je ne me sens pas aussi légitime à en parler.

Puis, en septembre dernier, j’ai eu un déclic. Marlène Schiappa avait dit que le gouvernement autoriserait la PMA pour tous en 2018. Tout le monde est monté au créneau à ce moment-là, pendant deux semaines, donc le gouvernement a promis de faire des Etats généraux de la bioéthique.

Il se trouve que pendant ces quinze jours, la ministre de la Santé a parlé de procréation médicale assistée, au lieu de « médicalement ». Le fait qu’elle n’utilise pas le bon mot m’a fait penser qu’elle ne savait pas de quoi elle parlait. Ce n’est pas grave en soi mais je me suis rendu compte qu’on entendait beaucoup de bêtises sur le sujet. Tout le monde a un avis sur la PMA, mais sait-on vraiment ce que c’est ? J’avais donc une ambition pédagogique, ça fait partie de ma vision du métier de journaliste.

En écoutant, je me suis rendu compte que si, dans le ton et la forme, ça n’a rien à voir avec Coming in, on sent que c’est la même personne qui a fait les deux.

Le fait d’avoir un lien direct avec le sujet a-t-il un effet inhibant pour toi, ou est-ce qu’au contraire ça facilite l’écriture ?

Dans ce cas, c’était facilitateur. J’ai découvert un milliard de trucs que je ne connaissais pas, donc si j’étais partie de zéro, ça aurait été vraiment difficile. D’ailleurs j’ai dit dans mon documentaire que j’étais concernée par le sujet, par souci d’honnêteté envers l’auditeur.

Parlons de Mycose de night, ton émission mensuelle pour Arte Radio : comment vous est venu l’idée de cette émission avec Klaire ? Le format est vraiment atypique dans le paysage du podcast…

Ça me fait très plaisir que tu me dises ça. Cette émission est un peu le fruit du hasard. Un très joli hasard ! J’ai rencontré Klaire en l’interviewant pour le Mouv’ : j’aimais beaucoup ce qu’elle faisait. C’est une fille très sympa. On avait des connaissances en commun, donc un jour on s’est revues par hasard puis on est allées boire un verre. Silvain [Gire, directeur éditorial d’Arte Radio, ndlr] a su qu’on se connaissait : comme on était toutes les deux en train de travailler sur des projets pour Arte Radio, il nous a dit de lui proposer quelque chose.

On lui a suggéré plusieurs idées. Finalement, on s’est décidées pour une émission dont le sujet changerait à chaque fois. Ça s’est donc fait comme ça : on a cherché à allier nos deux personnalités, nos deux univers.

J’adore faire cette émission. J’aimerais qu’elle soit plus écoutée.

C’est une émission que vous préparez beaucoup en amont ?

Oui, c’est plutôt bien préparé. Chacune sait à peu près ce que va dire l’autre. Je ris beaucoup en voyant ce qu’elle a écrit, donc quand je me marre, ce n’est pas feint. D’ailleurs, quand on enregistre, on s’autorise à ne pas dire ce qu’on a écrit sur nos feuilles.

Au début, on a essayé de faire un truc en freestyle, mais ça s’étalait beaucoup en longueur. Ça gagnait en spontanéité mais ça perdait en contenu.

Quels sont tes projets ?

Là, je suis en train d’écrire Coming in en bande dessinée. J’ai proposé à Carole Maurel, dont j’adore le travail, de dessiner cette histoire. C’est drôle, car elle m’a dit qu’elle avait justement écouté et partagé le documentaire à sa sortie ! Ça sortira probablement en 2019. Je suis aussi en train d’écrire une bande dessinée sur le parfum. Rien à voir !

Je vais sortir un nouveau documentaire pour Transfert, qui va sortir dans deux jours (il est sorti le 8 mars, ndlr), sur un couple qui a fait une PMA. Je l’ai réalisé en octobre donc rien à voir avec Cheek.

Sinon j’ai un autre Transfert en cours, je bosse un peu avec les filles de Louie Media et j’ai fait une interview pour le web d’Arte. Je fais un milliard de trucs, je ne m’ennuie pas !

Comment t’imagines-tu dans quelques années ?

C’est difficile à dire. J’aime bien me laisser porter, même s’il y a des choses que je provoque. Il y a un an, si tu m’avais dit que je retrouverais en face de toi à parler de Coming in, de la PMA et de Mycose the night, j’aurais halluciné. J’aime bien l’idée d’être happée par un sujet, même si je ne l’ai pas vu venir.

A terme, j’aimerais travailler dans la production, pour lancer des auteurs à mon tour !

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