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Lory : « Quand j’écoute un podcast, j’aime pouvoir fermer les yeux et voir »

Productrice et passionnée de podcasts, Lory Martinez porte un regard fin sur les créations françaises et américaines.  Rencontre avec une New-Yorkaise à l’enthousiasme communicatif.

Lory m’a donné rendez-vous au Café Loustic, coffee shop du 3ème arrondissement de Paris. « C’est LE café des expats », m’explique-t-elle à mon arrivée. Elle, justement, est américaine ; new-yorkaise, plus précisément. Venue en France pour un master de communication, elle n’est jamais repartie. D’ailleurs, elle maîtrise parfaitement la langue de Molière.

Du podcast américain au podcast français

Lory s’est mise au podcast presque par la force des choses : à l’époque, elle anime une émission de radio étudiante et veut la mettre en ligne. Elle se renseigne alors sur ces objets radiophoniques qu’on appelle « podcasts natifs » et tombe sur 99% Invisible, une émission qui raconte l’origine des choses qui nous entourent. Par exemple : pourquoi Freud a-t-il équipé son cabinet d’un divan plutôt que d’un fauteuil ? « C’était le premier podcast du réseau Radiotopia : c’est mon network de cœur car je suis tombée amoureuse de ce podcast en particulier, à la fois pour le sujet mais aussi pour la narration. Ils ont également un sound-design qui réussit à nous plonger dans une ambiance », s’enthousiasme-t-elle.

En cherchant des podcasts similaires, elle découvre Audiosmut – plus tard rebaptisé The Heart – produit par Radio Canada avant de rejoindre le catalogue de Radiotopia : « Ça parlait d’amour et de sexe : c’était quelque chose qui n’avait jamais été fait pour la radio car c’était très cru. »

Après ses études américaines, Lory travaille pour la radio américaine NPR : elle y produit des documentaires très courts, d’environ trois ou quatre minutes. Un format très contraignant qu’elle vit comme une frustration. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’aujourd’hui encore, elle apprécie peu les podcasts très courts : « Les portraits courts permettent juste de voir une vignette de la vie de quelqu’un… Je reste sur ma faim. » Elle constate cependant que ce format plaît beaucoup aux Français.

Au moment où le podcast explose aux Etats-Unis, emporté par le succès de Serial en 2014, Lory quitte New York pour Paris. Elle cherche des podcasts en français mais ne trouve pas grand chose, à part Arte Radio ou des émissions de tech ou de gaming. Les choses changent avec l’arrivée de Nouvelles Ecoutes : plutôt habituée au storytelling, elle s’intéresse alors aux entretiens comme La Poudre. Mais pour elle, le coup de cœur vient de Transfert : « Le style narratif ressemble énormément à Love & Radio, un podcast de Radiotopia ! Là, je me suis dit que les Français commençaient à faire de la radio comme aux Etats-Unis. » 

La sensation de contribuer au mouvement des podcasts

L’envie de produire des podcasts la démange. Elle réalise d’abord The New Paris, écrit par une journaliste du New York Times : cette dernière s’intéresse aux lieux, aux tendances qui changent la ville. L’émission est finalement reprise par World Radio Paris, radio anglophone en ligne dédiée aux expatriés.

Lory travaille ensuite sur Les Raconteuses, un projet qui aujourd’hui touche à sa fin, et Serial Culture, série de portraits d’individus aux origines multiculturelles. Alors que la jeune américaine décide de faire de la production de podcasts son business, on la met en relation avec une certaine Julie Gerbet. Cette dernière souhaite lancer une émission sur des chefs cuisiniers : c’est ainsi que Lory commence à produire A Poêle, « le podcast qui met à nu les chef(fe)s ». L’émission a déjà reçu les critiques favorables de Slate et Elle : « Mes amis américains sont impressionnés, s’amuse Lory. Malheureusement, ils ne peuvent pas l’écouter à cause de la barrière de la langue. »

Elle se lance dans la production d’un podcast anglophone, Dinner for one : on y suit les réflexions intimes, à la fois touchantes et drôles, d’une américaine qui a suivi son compagnon en France avant de s’en séparer. Dans sa petite cuisine parisienne, elle prépare son dîner tout en racontant ses difficultés post-rupture, dans un autre pays que le sien, dans une autre langue que la sienne. « J’ai la sensation de contribuer à ce mouvement des podcasts qui me tient tant à cœur », souligne Lory.

Productrice, mais aussi auditrice

Bien sûr, Lory n’est pas qu’une productrice. Elle écoute énormément de podcasts. Quand je lui demande son format préféré, elle répond qu’elle « aime pouvoir fermer les yeux et voir » : cette expérience, elle l’a notamment vécue avec le dernier épisode de The Heart. Allongée dans son lit, les yeux fermés, elle s’est complètement immergée dans le son. « Je n’aurais pas pu vivre ça dans le métro ! »

Notre expatriée a rapidement ressenti le besoin de rencontrer des créateurs et auditeurs de podcasts : c’est ainsi qu’elle a rejoint les communautés déjà établies sur les réseaux sociaux, mais également Podcastéo. « On a tous les mêmes problèmes : comment on fait pour enregistrer dans un café ? Comment on enlève les bruits parasites ? On se sent moins seul : en fait, on est tous dans la même galère. » En tant que professionnelle, elle admire énormément les slasheurs français, qui cumulent un emploi le jour et leur podcast la nuit.

Selon Lory, le succès des podcasts de l’autre côté de l’Atlantique s’explique par des facteurs culturels : les Américains font plus de longs trajets en voiture et ont donc plus de temps pour écouter des podcasts. Ils sont aussi habitués aux programmes à la demande : « La plupart des gens écoutaient déjà la radio en streaming. » Entre le moment où les Américains adoptent un nouveau mode de consommation et le moment où celui-ci arrive en France, il y a toujours deux ou trois ans de décalage, observe Lory. Par exemple, le podcast a explosé aux Etats-Unis en 2014. « En France, ça a vraiment pris en 2017. » Il faut donc être patient, y compris pour trouver un modèle économique viable pour les podcasts.

Quand vient le moment des recommandations podcasts, Lory parcourt son appli très fournie. Elle mentionne d’abord The Allusionist, un podcast de Radiotopia sur la linguistique. Mais aussi 2 Dope Queens de WNYC : « Les deux animatrices ont une façon de parler très new-yorkaise, ça me rappelle mes copines et moi. Je ne l’aurais pas forcément écouté autant aux Etats-Unis, mais ici je l’écoute beaucoup car je suis nostalgique. » Elle apprécie également Song Exploder, dans lequel des artistes très connus, comme Björk, viennent raconter la genèse de leurs chansons.

Elle apprécie aussi les podcasts humoristiques comme A Very Fatal Murder, une émission du journal satirique The Onion qui parodie les true-crime podcasts : ces enquêtes sur des véritables meurtres non élucidés font un carton aux Etats-Unis.

Enfin, pour mieux comprendre le monde des médias américains, Lory conseille On the media the WNYC Studios. « Un des seuls podcasts politiquement acceptables », selon elle.

Même si sa bibliothèque de podcasts est dominée par les productions américaines, Lory écoute également des podcasts hispaniques : grâce à ses origines colombiennes, elle maîtrise parfaitement l’espagnol. D’ailleurs, le marché des podcasts est très développé en Argentine, explique-t-elle. Mais aussi en Suède et en Allemagne : « Les Français ne devraient pas avoir peur du podcast. C’est un phénomène mondial. A mon avis, ça va devenir le nouveau média. »

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