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Julien Cernobori : “On a besoin de nouveaux points de vue et de nouvelles façons de présenter le monde”

Si vous ne connaissez pas son visage, vous connaissez très probablement son podcast “Superhéros”, une production Binge Audio qui narre “l’histoire extraordinaire des gens ordinaires”. Lors du festival Longueur d’Ondes, nous avons rencontré Julien Cernobori. Celui que Télérama présente “l’amoureux des anonymes” s’apprête à lancer son propre studio de podcasts !

Quelle formation as-tu suivi ?

Julien Cernobori : Je n’ai pas fait d’école de journalisme mais sciences po à Aix-en-Provence, ma ville natale.
Je dois reconnaître que je n’avais pas trop d’objectif et que je me suis un peu laissé guider durant mes études. Un jour, j’ai vu une offre de stage de journaliste radio à Dakar sur la plateforme de l’école et j’ai candidaté. J’étais passionné par la musique sénégalaise et j’ai tout mis en oeuvre pour être recruté. C’était pour moi l’opportunité de rencontrer des artistes que j’adore ! J’ai obtenu le stage et je suis resté un an là bas, dans une radio où je tenais une chronique culturelle.

J’ai eu un vrai coup de coeur avec le Sénégal et j’ai commencé à apprendre la langue. J’ai quand même dû rentrer au bout d’un an et j’ai poursuivi mes études à Paris, en anthropologie. Je voulais faire une thèse sur l’Afrique afin de pouvoir repartir là-bas. Ces études m’ont beaucoup plu, j’avais enfin trouvé quelque chose qui ressemblait à mon caractère : une discipline qui consiste à aller collecter la parole des gens sans porter de jugement. J’ai adoré le fait que tout fasse sens, même les choses les plus ordinaires.

Au final, j’ai eu un petit souci et j’ai dû laisser tomber la thèse pour intégrer RFI où j’étais reporter pour une émission culturelle sur l’Afrique. J’ai beaucoup aimé mon métier même si je sentais que cela générait énormément de stress en moi.

Je suis ensuite allé travailler chez France Inter en tant que reporter l’été et assistant de réalisation dans une émission, c’est-à-dire monteur. Je voulais devenir réalisateur parce que pour moi le micro ce n’était pas possible, j’étais trop timide… Et je dois avouer que plusieurs personnes m’avaient découragé en me disant que je n’avais pas une voix faite pour la radio, que ce n’était pas fait pour moi.

Je voulais devenir réalisateur parce que pour moi le micro ce n’était pas possible, j’étais trop timide… Et je dois avouer que plusieurs personnes m’avaient découragé.

Je ressentais toujours ce stress, cette sensation qu’il fallait que je “fasse journaliste”, qu’il fallait toujours poser des questions intelligentes sur des sujets qui ne m’intéressaient pas forcément. En toute franchise, je ne me trouvais pas très bon, d’autant plus que je suis quelqu’un de très timide. Je pense que cela ne m’allait pas du tout comme travail.

En revanche, j’adorais le montage et je voulais vraiment être réalisateur. Mais bon, au final, cela ne s’est pas fait tout de suite et j’ai continué à être reporter sur des émissions de radio.

C’est à ce moment-là que tu as lancé Village People sur France Inter avec la journaliste Aurélie Sfez ? Tu peux nous en dire un peu plus ?

Oui, tout à fait. Il s’agissait d’aller dans les campagnes pour rencontrer des gens à l’improviste et faire des portraits d’eux. Là, j’ai vraiment commencé à trouver ce qui me plaît. J’ai compris que tout le monde peut être “interviewable”, même sans casting.

Normalement, avant de réaliser une interview, on est censé faire un casting pour sélectionner les gens selon plusieurs critères : ce qu’ils ont à raconter mais aussi leur voix et leur élocution pour déterminer si cela passera bien à la radio.

Or, là, c’était complètement différent parce que je partais sans casting. Les directeurs des chaînes pour lesquelles je travaillais avaient vraiment beaucoup de mal à comprendre pourquoi je faisais ça. Mais c’était cette prise de risque là que j’adorais : le fait d’arriver sans préparation et d’interroger des villageois sans savoir quels sujets on allait aborder. C’est là où j’ai vraiment découvert mon métier.

Comment se passaient ces interviews « sauvages » ?

J’arrivais toujours micro ouvert, c’est-à-dire que j’enregistrais dès le moment de la rencontre. J’essayais de retracer un peu l’histoire des personnes afin de révéler leur personnalité. Ce qui m’intéressait le plus, c’était d’essayer de connaître leur représentation du monde. J’ai appris à interviewer les gens comme ça, sur n’importe quel sujet et ça marchait presque toujours !

J’ai eu très peu de refus et ça m’a encouragé à continuer dans cette voie-là, notamment avec le concept du Baladeur  sur France Inter et France Musique. Cette chronique a eu pas mal de succès car elle était diffusée pendant les émissions matinales, qui figurent parmi celles qui ont les audiences les plus importantes.

Tu peux nous raconter le concept du Baladeur ?

Comme pour Village People, j’allais à la rencontre des gens dans la rue pour faire leur portrait. Je leur proposais de se présenter, avant de leur faire écouter une musique en leur demandant de me dire ce qu’ils en pensaient et ce qu’ils ressentaient. Il se trouvait que cela provoquait quasiment toujours une émotion, peu importe s’ils aimaient la chanson ou non. C’était une manière de les inciter à parler et je trouvais que leur parole devenait de la littérature.

J’ai vraiment adoré faire ça et j’en ai fait presque 300 ! C’était un rythme de publication hebdomadaire, qui était tout de même assez fatiguant car il y avait beaucoup de montage. Je pouvais rester une demi-heure voire plusieurs heures avec quelqu’un et je devais ensuite faire un montage de cinq minutes ! Il fallait monter les paroles très précisément sur la musique pour faire en sorte que le mixage soit beau, tout en racontant une histoire. Plus le format est court, plus le montage est complexe !

Au bout d’un moment j’ai eu envie d’autre chose, d’interviews plus longues, plus profondes et je savais que j’étais entouré de plein de gens qui avaient des vies très inspirantes. J’avais envie qu’ils me racontent toute l’histoire de leur vie, chose que les gens font très rarement. Sauf que ce format-là n’était pas possible à la radio publique. Les portraits d’anonymes faisaient peur. Il fallait que je trouve un angle avant même de les interviewer, alors que je préfère me plonger dans le portrait et trouver l’angle lors de l’entretien puis du montage.

J’ai donc pris une lourde décision : celle de quitter Radio France. Ce n’était pas évident parce que je ne savais pas trop ce que j’allais faire après. Je savais juste que je voulais faire ces interviews de mes amis et voir ce que ça donne.

C’est là que j’ai rencontré Joël Ronez qui était en train de fonder Binge Audio. Je lui ai parlé de ce projet et il m’a dit qu’il était partant pour qu’on le développe ensemble. C’est là qu’est né Superhéros. J’ai commencé par interviewer une copine, Hélène. J’ai découpé toute sa vie en plusieurs épisodes comme une série américaine… Et voilà une nouvelle aventure qui commence avec le podcast ! Superhéros retrace ainsi les vies extraordinaires de personnes ordinaires, sous forme de saisons de 8 à 12 épisodes.

As-tu des préférences parmi les différentes saisons que tu as réalisées dans le cadre de ce podcast ?

Toutes les personnes que j’ai interviewées m’ont beaucoup ému. Mais je crois que j’ai une préférence pour la toute première saison avec Hélène. C’est vraiment une personne que j’aime énormément, nous avons une amitié très forte et je trouve que son histoire est incroyable. J’ai beaucoup donné de moi au montage, jusqu’au moment où je n’arrivais presque plus à l’entendre. J’avais plus de treize heures de son et j’ai mis trois mois à tout monter et construire le récit. Dernièrement, on l’a mixé et j’ai dû ré-écouter des passages. J’ai trouvé ça super. J’avais plus de recul et j’adore toujours autant cette saison. Vanessa a aussi été une très belle surprise.

Le podcast s’est énormément développé au cours de l’année 2018. Quel est ton point de vue sur ce format et son avenir ?

Au début, pour moi, le podcast c’était uniquement une séance de rattrapage pour les émissions de radio. Je ne comprenais pas que les gens veulent faire du podcast natif. Je ne voyais pas trop l’intérêt. Et en même temps, à partir du moment où je me suis lancé, j’ai compris que j’avais ma place là-dedans. Je n’avais pas à convaincre des producteurs radio et mon concept Superhéros a été très bien accueilli tout de suite. Ce format m’a permis de trouver une énorme liberté en tant qu’auteur : déjà au niveau de la forme mais aussi du fond. Ça m’a vraiment donné envie d’explorer ce format.

Ce que je trouve intéressant avec le podcast, c’est le nombre de réactions qu’on a de la part des auditeurs. Lorsque je travaillais à la radio, j’avais presque 1 million de personnes qui écoutaient le Baladeur et je n’avais clairement pas autant de messages de la part des auditeurs ! C’est comme si la radio créait une distance entre eux et moi : ils me mettaient sur une sorte de piédestal et je devais sembler un peu inaccessible. Alors que depuis que je fais du podcast, j’ai des retours quasiment tous les jours, même si je ne diffuse pas souvent ! Je me sens beaucoup proche de mes auditeurs, moins « hors-sol » que quand j’étais à la radio.

Plus j’avance et plus je saisis toute l’étendue des choses qu’on peut faire avec le podcast : la possibilité de raconter des choses différemment. Et c’est ça qui est passionnant, c’est que j’ai envie de faire d’autres choses encore plus libres !

Quelle est la dernière création pour laquelle tu as eu un coup de coeur ?

Il y en a plein ! J’adore le travail de François Perrache avec De Guerre en Fils (Arte Radio) ou encore 57 rue de Varennes (France Culture). C’est vraiment une de mes idoles ! J’aime aussi beaucoup Coming In d’Elodie Font (Arte Radio). Il y également Les Bijoux de Pacotille de Céline Milliat Baumgartner, que j’ai écouté dernièrement sur France Culture. J’ai trouvé cela sublime !

J’ai aussi eu un coup de coeur pour le podcast Primo de Nouvelles Écoutes. La forme est super : ça raconte le processus d’édition d’un primo-écrivain, c’est-à-dire quelqu’un qui veut publier son premier manuscrit.

Malheureusement, je n’en écoute pas autant que j’aimerais ! J’écoute trop de choses dans la journée pour avoir le temps d’écouter de nouvelles choses le soir.

Un de mes moments d’écoute préférés, c’est lorsque je pars en vacances. J’adore écouter des podcasts en voiture par exemple.

Maintenant j’ai envie de plus de simplicité dans le montage : aller vers quelque chose de plus authentique, avec moins de musique et de son.

Tu parles beaucoup de la forme dans tes coups de coeur. Quelle importance lui accordes-tu lorsque tu écoutes un contenu audio ?

Quand je suis arrivé à la radio, on montait sur des bandes et c’était beaucoup plus complexe. Et puis dans les années 2000, le numérique est arrivé et on a découvert des possibilités de mixage incroyables ! J’ai commencé à énormément travailler chez moi : je mixais sur 15 pistes, j’avais des sons partout, de la musique tout le temps. Je me souviens, tout le monde voulait montrer qu’il était un virtuose et moi le premier ! J’ai beaucoup appris comme ça, tout seul, en m’exerçant.

Ce qui est assez drôle, c’est que maintenant, j’ai envie de plus de simplicité dans le montage : aller vers quelque chose de plus authentique avec moins de musique et de son. Ce qui m’intéresse, c’est la parole et le récit. Bien sûr, la musique est importante et j’aime la mixer avec la voix.

Je suis vraiment partisan d’une ligne claire où on en fait le minimum. Si j’aime montrer qu’il y a du montage, j’aime aussi laisser la place au dépouillement. Je laisse par exemple toujours un test de micro au début pour montrer qu’il y a de l’artifice, de l’écriture. Le montage c’est un point de vue et il est important de montrer qu’il est présent.

J’imagine que cela vient aussi du fait que j’ai moins de choses à prouver aussi aujourd’hui. J’ai envie de passer à autre chose.

Justement, quels sont tes prochains projets ?

J’ai eu beaucoup de propositions ces derniers temps et je suis en train de créer ma propre structure. J’avais beaucoup de liberté chez Binge Audio mais je pense que là, j’ai vraiment envie de m’auto-produire et de produire des podcasts qui me ressemblent davantage. C’est une nouvelle aventure qui s’offre à moi et je me réjouis beaucoup !

Que conseillerais-tu à quelqu’un qui veut se lancer dans le podcast ?

Mon premier conseil, ce serait : fais un podcast qui te ressemble. Essaie de trouver ce qui t’intéresse profondément et sincèrement dans ta vie et incarne-le. Embarque l’auditeur avec toi et lance-toi ! Prends le son proprement, et apprends à faire du montage bien sûr.

Je pense qu’on a besoin de nouveaux points de vue et de nouvelles façons de présenter le monde. Moi ce que je me dis, c’est que je veux faire quelque chose qui m’intéresse, et si ça m’intéresse ça va forcément intéresser d’autres personnes. Je n’ai plus envie de faire en fonction de ce qui va intéresser les autres. Il faut d’abord que ce soit quelque chose qui me ressemble.

Par exemple, je suis quelqu’un de très timide et pendant très longtemps j’ai été un très bon confident, « celui qui écoute »… Et c’est de là que je suis parti pour lancer mes projets.

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