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Majelan : l’histoire d’un bad buzz dans le monde du podcast

Alors que Mathieu Gallet lance Majelan, la nouvelle plateforme d’écoute de podcasts, un certain nombre de producteurs et créateurs demandent leur retrait du catalogue. Parmi eux, le géant Radio France.

La sortie de la plateforme de podcasts Majelan, la semaine dernière, ne sera pas passée inaperçue. Mathieu Gallet, ancien président de Radio France, l’annonçait depuis sa révocation par le CSA, peu après sa condamnation pour favoritisme lorsqu’il était à la tête de l’INA : il voulait créer le “Netflix du podcast”. Un an plus tard, après une levée de fonds de 4 millions d’euros, l’application est enfin disponible. Problème : le bad buzz n’a pas tardé à suivre.

Qu’est-ce que Majelan ?

Majelan est une application qui permet d’écouter des podcasts. Quelques 280 000 podcasts, dans plusieurs langues, sont déjà référencés sur la plateforme : du contenu disponible à l’écoute gratuitement sur Internet, créé aussi bien par des podcasteurs indépendants que par les grandes maisons du podcast, comme Binge Audio.

La version premium, elle, propose des productions en propre moyennant 4,99 €/mois. Au menu : des histoires pour les enfants, des nouvelles de Maupassant lues par des personnalités (Claire Chazal ou encore Jean-Luc Reichmann ont ainsi prêté leur voix), ou encore des archives sonores de l’INA comme des conversations avec Romain Gary.

Pour le moment, pas vraiment de quoi tirer son épingle du jeu alors que la concurrence sur le petit marché du podcast commence à être rude… Mais l’avenir nous dira si les productions Majelan trouvent leurs auditeurs.

Pourquoi un bad buzz autour de Majelan ?

A peine la plateforme dévoilée au grand public, de nombreux créateurs et producteurs, de l’indépendant au mastodonte Radio France, se sont émus de retrouver leurs émissions sur la plateforme sans qu’ils aient donné leur accord au préalable. Certes, les flux RSS sont publics et accessibles par tout un chacun. Mais de là à servir de faire-valoir pour une application en partie payante, c’est trop.

Pourtant, des leçons auraient pu être tirées d’une histoire similaire survenue aux Etats-Unis quelques semaines plus tôt, comme le rappelle Julien Loisy dans la newsletter Le Pod. Outre-Atlantique, la sortie de l’application de podcasts Luminary a suscité la même levée de boucliers de la part des créateurs : elle s’était allègrement servie, sans leur consentement, dans les flux RSS publics des émissions. De grands noms du podcast, comme The Daily produit par le New York Times, ont immédiatement demandé leur retrait de la plateforme.

En France, même action, même réaction. Sibyle Veil, qui a succédé à Mathieu Gallet à la tête de la maison ronde, a déclaré dans un entretien au Monde que “le service public n’a pas vocation à servir de produit d’appel pour des acteurs privés, qui commercialisent ensuite leurs propres contenus concurrents des nôtres“. Elle demande le retrait pur et simple des émissions de Radio France du catalogue, sans exclure une collaboration sous une autre forme, profitable pour les deux parties.

Quelques jours plus tard, des podcasteurs ont publié un manifeste contre les méthodes de ce nouvel acteur de l’audio. Dans un texte intitulé “le podcast est un média ouvert”, ils expliquent s’opposer au référencement de leur podcast sans accord préalable. Pour eux, la limite se situe au niveau de l’objectif de l’éditeur de contenu : s’il s’agit simplement de faciliter la recherche et l’abonnement à des émissions, amen. En revanche, l’agrégation de contenus ne doit pas servir uniquement les intérêts de la plateforme.

Et on ne peut pas nier que, pour Majelan, il y a un vrai intérêt économique et marketing à rassembler tous ces contenus. Le Pod rappelle en effet que c’est un argument pour attirer des auditeurs, qui ne se satisferaient sans doute pas de la petite vingtaine de contenus exclusifs que compte la version premium. Ensuite, les statistiques d’écoute de ces milliers de contenus permettent de mieux cerner les habitudes des auditeurs et de consolider les algorithmes de recommandations… voire peut-être, un jour, de proposer de la publicité ciblée, même si le directeur de Majelan a déclaré ne pas vouloir le faire sur le contenu gratuit.

Force est de constater qu’à l’inverse de Majelan, la plupart des applications de podcasts s’en sont sorties sans heurts. Il y a par exemple Apple Podcasts, de loin la plateforme la plus utilisée par les auditeurs, ou encore Spotify ou Deezer. Mais ces supports ne se servent pas dans les flux RSS de podcasts disponibles publiquement : en effet, c’est le créateur qui doit lui-même faire la démarche de s’inscrire sur la plateforme.

D’autres plateformes, comme Sybel, ont un fonctionnement similaire à Majelan : elles ont choisi d’enrichir leur catalogue, qui compte des productions en propres, de contenus disponibles gratuitement ailleurs. Or, les responsables de l’application créée par Virginie Maire sollicitent systématiquement les créateurs en amont, et leur proposent même une rémunération.

Comment Majelan se défend-il ?

Mathieu Gallet n’a pas tardé à s’exprimer face au tollé suscité par la sortie de Majelan. Dans L’Opinion, il explique que l’application ne fait que proposer une fenêtre d’exposition supplémentaire pour les créateurs… Mais si ceux-ci préfèrent ne pas figurer dans ce catalogue, ils peuvent tout simplement demander le retrait de leurs productions, indique-t-il en substance.

Or, cela n’a pas l’air aussi simple. A ce jour, les émissions de Radio France sont toujours à l’écoute sur l’application. Dans une interview accordée à France Info, Mathieu Gallet souligne que les flux RSS sont disponibles publiquement et gratuitement, et que Majelan est simplement une bibliothèque qui agrège ces flux. “Si Radio France décide de changer de technologie et de rapatrier tous ses contenus sur son application (…) nous n’aurons plus accès aux flux. Mais aujourd’hui, tout ce qui est disponible sur toutes les offres gratuites est aussi disponible sur Majelan via la technologie des flux RSS.” 

L’ancien président de Radio France demande que Majelan soit traité de façon équitable par rapport aux autres plateformes de podcasts. Les émissions du service public sont en effet disponibles sur Apple Podcasts : pourquoi une start-up française n’aurait-elle pas le droit de les ajouter à son catalogue ?

Certaines personnalités du podcast ont choisi de défendre la stratégie de Majelan. C’est le cas de Joel Ronez, co-fondateur de Binge Audio, qui s’est exprimé dans un thread sur Twitter : pour lui, la distinction entre la nouvelle entreprise française et des plateformes comme Apple Podcasts est quelque peu arbitraire. Même si Apple ne gagne pas directement d’argent sur les contenus référencés sur son application, il n’en reste pas moins que le catalogue permet de fidéliser les utilisateurs et de les transformer, idéalement, en clients payants de services comme iCloud ou Apple Music.

De plus, même si Apple Podcasts ne référence pas de contenus sans l’accord du créateur, Joel Ronez affirme connaître peu d’acteurs qui choisissent de pas y apparaître. On comprend, en filigrane, que puisqu’il s’agit de la plateforme d’écoute la plus utilisée, décider de ne pas figurer dans son catalogue pose de vrais problèmes en termes de statistiques d’écoute et de visibilité… “Dans ce cas, est-ce vraiment un choix ?” s’interroge-t-il.

Dans un autre thread, celui qui était auparavant directeur du Mouv’ puis directeur des nouveaux médias à Radio France affirme également que “les programmes de Radio France n’appartiennent pas à leurs dirigeants. Ceux-ci ont un mandat de la collectivité et des ayant-droits pour les gérer”. D’autre part, “les programmes ayant été financés par le public sans but lucratif, ils doivent être mis à disposition du plus grand nombre.”

Il reste à voir si le bad buzz retombera ou si Majelan va continuer de s’attirer les foudres des podcasteurs. Mais surtout, on verra si le pari du service de podcasts “freemium”, avec une partie gratuite et l’autre payante, trouvera son public et prouvera la viabilité de son modèle économique. Et ça, c’est une autre histoire…

CategoriesMajelan
  1. Il ne s’agit pas que de Radio France… Des dizaines de “petits” producteurs de podcasts se sont exprimés. Et leur voix, personne ne l’entend.

    Majelan se sert dans les podcasts mais ne renvoie pas l’ascenseur. Par exemple, tous les liens sortants de mon podcast sont soigneusement oubliés par l’application. L’impact pour moi ? Le modèle économique qui permet de justifier l’existence du podcast s’effondre.

    Vous trouverez une explication plus détaillée des griefs exprimés par les petits qui ont fourni des milliers de contenus à Majelan à l’insu de leur plein gré dans la faq du manifeste podcast ouvert.

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