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“Mija Podcast, c’est un album audio, un cinéma dans ma tête” : Lory Martinez, fondatrice de Studio Ochenta

Studio Ochenta : c’est le nom de la nouvelle société de podcasts de Lory Martinez. Cette Américaine, qui travaillait pour les radios publiques NPR et WNYC outre-Atlantique, a assisté à l’émergence du podcast français peu après son arrivée à Paris il y a quelques années. Elle a travaillé comme réalisatrice indépendante pour plusieurs émissions, notamment A Poêle, ExExpat ou Dinner for One, mais également comme consultante et enseignante.

Aujourd’hui, elle se lance dans l’aventure comme productrice, avec Studio Ochenta. Son premier podcast, Mija, raconte l’histoire de sa famille qui a immigré de Colombie aux Etats-Unis.

Pourquoi as-tu décidé de créer ton studio ?

J’ai aidé plusieurs personnes à créer leur podcast. C’était donc une transition naturelle pour moi de créer mon studio. J’ai commencé à y réfléchir en janvier. Au mois de mars, je suis allée au festival de podcasts irlandais HearSay, près de Cork. J’étais entourée de personnes qui avaient osé se lancer : pour moi, c’était le moment.

J’avais une idée de podcast qui mijotait dans ma tête depuis un an, et un nom de studio que j’avais acheté sur SquareSpace mais auquel je n’avais pas touché. En avril, j’ai reçu un message me disant que le nom de domaine allait être renouvelé.a

L’idée, c’était juste de brander ce qui existait déjà. Studio Ochenta existe depuis que je suis arrivée en France, c’est juste que je ne m’étais pas structurée comme ça. J’ai donc décidé de créer ma marque, j’ai cherché une identité visuelle et je me suis vraiment amusée à faire ça.

J’ai également décidé de lancer ce podcast que j’avais en tête : Mija podcast.

Avec les autres studios, n’est pas en compétition. On soutient un médium qui est formidable.

Est-ce un choix de n’avoir jamais travaillé avec un studio de podcast ?

Quand je suis arrivée en France, il n’y avait pas encore de studio de podcast. En plus, à l’époque, j’étais tournée vers la radio, aux Etats-Unis en l’occurrence. Quand Nouvelles Ecoutes a démarré, ils ne cherchaient pas encore à embaucher.

J’ai quand même travaillé avec des studios. Avec ExExpat, on a réalisé un podcast pour Binge Audio. J’ai également travaillé avec Lauren Bastide de Nouvelles Ecoutes lorsque nous étions invitées à l’International Podcast Day ou pour la présenter à mes étudiants.

Je ne voyais pas les autres studios comme des concurrents, j’ai toujours été un peu à part. Par exemple, je suis allée à Binge en scène, le spectacle de Binge au Palais des glaces, et j’ai été impressionnée. Je leur ai dit que c’était comme les lives aux Etats-Unis !

Avec les autres studios, n’est pas en compétition. On soutient un médium qui est formidable. On peut toujours avoir du succès, ensemble !

Ça m’a rappelé pourquoi j’étais rentrée à la radio : pour créer des images avec du son.

Mija raconte l’histoire ta famille colombienne immigrée aux Etats-Unis. Pourquoi as-tu eu envie d’en parler ?

Il y a un an, j’ai assisté à la cérémonie de remise des diplômes de mon frère, avant qu’il rentre dans l’armée. Pour l’occasion, ma grand-mère est venue aux Etats-Unis pour la première fois. Je ne l’avais pas vue depuis dix ans. Il y avait là trois générations de femmes.

Cette semaine passée en famille, pour la première fois depuis longtemps, m’a inspirée. J’ai vu toutes les dynamiques familiales se mettre en place. Malgré la distance, nous étions très connectées. J’en ai profité pour tenir un journal où je notais tout ce que j’observais dans les relations entre ma mère et sa soeur. A table, je les voyais se comporter comme si elles avaient dix ans avec leur propre mère ! C’était beau. J’ai commencé à écrire mais je ne voyais pas comment raconter ça.

Au retour, mon père m’a conduit à l’aéroport. Je me suis alors dit que je faisais le même voyage que mes parents, puisque je retournais dans le pays où j’étais expatriée. J’ai réalisé que je ne leur avais jamais posé de questions sur leur propre immigration. J’étais très triste de les quitter à ce moment-là, et je me suis dit que je ne leur avais jamais demandé comment c’était pour eux de partir.

Pendant ces six heures de voyage, j’ai posé des questions à mon père et enregistré ses réponses. A cause du bruit de la voiture, je me suis dit que je n’utiliserais pas cet enregistrement tel quel. En même temps, j’ai pensé que je tenais quelque chose.

Pendant un an, j’ai continué à travailler sur d’autres projets. Je me suis dit que je ne pouvais travailler que pour d’autres personnes, parce que ça payait et que lancer mon propre podcast en indépendante était trop risqué. J’avais peur d’échouer.

Au départ, j’ai pensé faire un documentaire sur ma famille. J’ai commencé à interviewer des membres de ma famille, via une journaliste à Bogota qui a enregistré ma grand-mère, mon oncle, ma tante… C’était très beau à entendre mais je me suis aussi rendu compte qu’on se raconte tous des histoires sur nous-mêmes. Mon père et ma mère aussi me racontaient des choses dont je savais qu’elles n’étaient pas vraies, exagérées. On est des raconteurs dans la famille ! J’ai toujours grandi avec des histoires.

J’ai ensuite bifurqué vers la fiction, mais cela nécessitait des acteurs, un budget. Je me suis donc dit qu’il fallait faire quelque chose de complètement différent. Alors je me suis assise dans le salon, j’ai mis la musique de la radio qu’écoute ma mère, et j’ai commencé à écrire. Ce qui est sorti, c’était une sorte d’album audio, un cinéma dans ma tête. Ça m’a rappelé pourquoi j’étais rentrée à la radio : pour créer des images avec du son. J’ai écrit le script comme ça, pour que les gens qui écoutent puissent imaginer ce que je raconte.

C’est sorti naturellement. Très rapidement, j’ai écrit toute la saison. C’était une super expérience. J’étais tellement fière ! Quand j’ai annoncé à ma famille que j’allais faire ça, mes parents étaient touchés, ils ont compris que c’était un hommage à mes racines latines.

J’ai eu ces questions d’identité quand je suis arrivée en France. Ici, on me voit uniquement comme une Américaine. Je dois dire que non, je suis autre chose. Avec ce projet, avec la musique, j’ai pu mettre en avant mes origines colombiennes.

Certaines personnes m’ont dit que le premier épisode les avait fait rire, pleurer.

Est-ce que le fait de parler d’immigration dans le contexte actuel, en France et aux Etats-Unis, c’était une volonté de ta part de prendre position sur le sujet ?

Oui. La fiction permet à d’autres personnes de se retrouver dedans. J’ai eu des échanges avec des personnes qui n’étaient pas latino-américaines mais qui s’identifiaient à cette histoire.

Quand j’ai enregistré les premiers épisodes, il y a eu une fusillade au Texas qui ciblaient les Latinos. Le meurtrier a écrit sur les réseaux sociaux qu’il voulait qu’ils partent, qu’ils étaient tous illégaux. Ça m’a rendu très triste de voir ma communauté ciblée, de penser aux discriminations que mes parents ont subi à cause de leur accent.

Dans le podcast, la mère de Mija dit qu’elle est américaine. Pourtant, certaines personnes diraient qu’elle ne l’est pas. Ma meilleure amie est porto-ricaine, on lui a dit “retourne dans ton pays” ! Je voulais montrer qu’on est tous humains, qu’on apporte de belles choses dans les pays dans lesquels on va.

Avec Trump, aujourd’hui, c’est encore pire. Avec mon histoire, je me retrouve à me dire “Mais qu’est-ce que ça peut changer ?” J’espère au moins que cela aidera des personnes, qu’elles pourront s’y retrouver.

Est-ce que c’était une évidence pour toi de réaliser ce podcast en trois langues ? As-tu rencontré des difficultés liées à la traduction ?

Oui, pour moi c’était naturel déjà de le faire en anglais et en espagnol, à cause du sujet, et parce que je disposais de beaucoup d’enregistrements en espagnol, et enfin parce que je n’avais jamais travaillé en espagnol.

Pour le français, c’est d’abord parce que je suis basée en France, mais aussi parce que les problèmes d’immigration existent aussi ici et que cette histoire peut parler à des gens qui viennent d’ailleurs. Les immigrés en France sont aussi vus comme des étrangers.

J’ai été étonnée de voir que cette histoire colombienne-américaine a eu un certain impact ici. C’est tellement universel que cela a confirmé mon choix de réaliser ce podcast en trois langues.

Certaines expressions ont été difficiles à traduire, comme el cacumen. Cet épisode-là est basé sur un concept de réussite qui n’est pas facile à expliquer. Finalement, c’est le sound-design qui a aidé à faire passer ce concept. J’ai trouvé la musique parfaite pour ça, avec un bruit de tambour qui se transforme en salsa.

Je pense immédiatement aux trois langues quand j’écris. Je rajoute certains détails dans certaines langues parce qu’on ne comprend pas ce à quoi je fais référence, et j’en enlève dans d’autres langues quand c’est redondant. Par exemple, je dis en anglais que le “tuna” n’est pas un poisson, ce que je ne dis pas en français puisque “tuna” n’évoque pas un poisson dans cette langue ! C’est des petites nuances culturelles.

Pour ce programme, je n’ai pas eu besoin d’avoir de consultant culturel. Mais ça a été le cas pour les autres podcasts du studio, comme celui sur le vin, parce que c’est un sujet sur lequel je ne suis pas experte.

Justement, est-ce que tu peux me parler des podcasts à venir sur Studio Ochenta ?

Il y en a un qui parle de vin, Wine School Dropout. Il va sortir d’abord en anglais. C’est aussi un test : la plupart des studios qui se lancent dans d’autres langues ont déjà du succès dans leur langue d’origine. Je vais voir ce que ça va donner.

Pour ce podcast, on aborde des sujets comme les bruits de vin, le vin dans la culture populaire… C’est Tanisha Townsend, une influenceuse américaine, qui va l’animer. Ce ne sera pas de l’interview mais plutôt un podcast narratif.

Il y aura aussi How not to travel, animé par Kiona Pilles qui anime le blog How not to travel like a basic bitch. Ce ne sera pas un podcast sur les destinations, mais plutôt des conseils pour voyager en respectant les lieux dans lesquels on va. Par exemple, ne pas aller au Starbucks !

On donne la paroles aux peuples indigènes, notamment à une femme d’une communauté amérindienne qui explique comment l’afflux de touristes a affecté sa région.

A chaque fois, ce sont des podcasts qu’on peut écouter aujourd’hui mais qui seront toujours d’actualité demain.

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